La bĂȘtise des Ă©cologistesâŠ
Les pesticides de Dame Nature.
https://pbs.twimg.com/media/HCB3diaWcAAEZBO?format=png&name=4096x4096
Les risques de cancer sont frĂ©quemment Ă©voquĂ©s pour rĂ©clamer le bannissement des pesticides. Mais certains seront difficiles Ă interdire, parce quâils sont produits⊠par les plantes elles-mĂȘmes. Et quâils ne sont pas moins dangereux, loin de lĂ .
par Stéphane Varaire (@TerreTerre13
)
« Manger ne devrait pas nous exposer Ă des substances dangereuses. » Câest le mantra de lâassociation Ă©cologiste GĂ©nĂ©rations Futures, devenue ces derniĂšres annĂ©es la vigie autoproclamĂ©e des rĂ©sidus de pesticides dans nos assiettes. Dans son dernier rapport
, on peut ainsi lire que « plus de 6 fruits et lĂ©gumes non bio sur 10 contiennent au moins un rĂ©sidu de pesticide dĂ©tectĂ© ». Des chiffres chocs, calibrĂ©s pour frapper les esprits. Peu importe que ces rĂ©sidus soient mesurĂ©s Ă lâĂ©tat de traces infinitĂ©simales, parfois des milliers de fois en dessous des seuils sanitaires : leur simple dĂ©tection suffit Ă installer le soupçon. Certains mĂ©dias et responsables politiques vont plus loin encore, Ă©tablissant un lien direct
entre une prĂ©tendue « explosion » des cancers et lâexposition Ă ces rĂ©sidus.
Peu importe que lâaugmentation du nombre de cancers sâexplique dâabord par le vieillissement de la population
et de meilleurs dĂ©pistages, le message est limpide : il faudrait interdire toujours plus de pesticides, promouvoir lâagriculture biologique et tourner la page du modĂšle agro-industriel. Un retour rĂȘvĂ© Ă un Ăąge dâor paysan, fait de petites exploitations, de rĂ©coltes Ă la main et dâune nature supposĂ©ment pure, prĂ©servĂ©e des vilains produits chimiques et des apports de la technologie â cette suspecte fille du capitalisme, lui-mĂȘme accusĂ© de tous les maux.
Ce rĂ©cit oublie pourtant un Ă©lĂ©ment essentiel : avant dâĂȘtre des substances potentiellement dangereuses pour lâhomme, les pesticides sont dâabord des outils de dĂ©fense des plantes. Et la nature, elle, nâa pas attendu lâhumanitĂ© pour les inventer.
La chimie des choux
Glucosinolates, terpÚnes, indoles, isothiocyanates, cyanures, phénols⊠Toutes ces molécules chimiques, vous les avalez en mangeant du chou
. MĂȘme du chou bio. Et pour cause : câest le chou lui-mĂȘme qui les fabrique.
HĂ©ritĂ©es de millions dâannĂ©es dâĂ©volution, ces substances sont de vĂ©ritables pesticides naturels. Elles ont permis au chou sauvage â lâancĂȘtre rustique de celui de nos potagers â de se dĂ©fendre, et donc de survivre face Ă ses prĂ©dateurs, herbivores de tous horizons.
Et le chou est loin dâĂȘtre une exception. En rĂ©alitĂ©, presque tous les fruits, lĂ©gumes et aromates que nous consommons produisent leurs propres armes chimiques :
Le tabac ? De la nicotine.
Les champignons de Paris ? Des hydrazines.
Le basilic ? De lâestragole.
La noix de muscade ? De la myristicine.
La pomme de terre ? De la solanine.
Le cafĂ© ? De lâacide cafĂ©iqueâŠ
Autant de molécules biologiquement actives, et toxiques pour les animaux.
Image
Ă ce stade, on entend dĂ©jĂ les objections : « Oui, mais ce nâest pas pareil ! Ces molĂ©cules naturelles, nous y sommes adaptĂ©s. Cela fait des millĂ©naires quâelles font partie de notre environnement. Alors que les pesticides de synthĂšse, eux, sont rĂ©cents. Notre organisme nâest pas prĂȘt. »
Lâargument est sĂ©duisant. Il est pourtant erronĂ©. Et ce pour au moins trois raisons
.
Dâabord, nos mĂ©canismes de dĂ©fense contre les substances toxiques ne font pas la diffĂ©rence entre naturel et synthĂ©tique. Ils sont gĂ©nĂ©ralistes. BarriĂšres physiques (peau, muqueuses), enzymes de dĂ©toxification capables de neutraliser des familles entiĂšres de molĂ©cules Ă©trangĂšres, systĂšmes de rĂ©paration de lâADN : notre organisme traite tous les composĂ©s chimiques Ă©trangers (et leurs consĂ©quences) de la mĂȘme maniĂšre, et leur origine importe peu.
Ensuite, lâidĂ©e dâun « Ă©quilibre toxique » stable entre lâhumain et son environnement vĂ©gĂ©tal obtenu avec le temps relĂšve du mythe. Les vĂ©gĂ©taux Ă©voluent en permanence. Depuis des millions dâannĂ©es, ils participent Ă une vĂ©ritable course Ă lâarmement Ă©volutive, affinant sans cesse leurs arsenaux chimiques pour dĂ©jouer les stratĂ©gies de leurs prĂ©dateurs.
Enfin, notre alimentation actuelle est extrĂȘmement rĂ©cente Ă lâĂ©chelle de lâĂ©volution. Lâagriculture ne date que dâenviron 10 000 ans, et les plantes que nous consommons aujourdâhui diffĂšrent profondĂ©ment de leurs ancĂȘtres sauvages. Dâautant que nombre de nos aliments â cafĂ©, cacao, thĂ©, pomme de terre, tomate, maĂŻs, kiwi, Ă©pices⊠â proviennent de rĂ©gions du monde que nos ancĂȘtres europĂ©ens nâont dĂ©couvertes que trĂšs tardivement. Ainsi, lâĂ©volution humaine est bien trop lente pour avoir produit une rĂ©sistance spĂ©cifique aux toxines des plantes qui nous nourrissent.
Reste une question : ces pesticides naturels ne seraient-ils pas marginaux face aux substances pulvérisées dans les champs ?
LâĂ©tude choc
1989 : lâannĂ©e oĂč la chimiophobie explose aux Ătats-Unis. Un rapport alarmiste dâune ONG sur un rĂ©gulateur de croissance utilisĂ© sur les pommes, amplifiĂ© par une caisse de rĂ©sonance mĂ©diatique, dĂ©clenche une vĂ©ritable panique nationale
. Plateaux télé, unes catastrophistes, inquiétude des parents⊠Le cocktail est familier, et rappelle étrangement certains emballements trÚs contemporains.
A lire : Le jour oĂč une pomme a fait trembler lâAmĂ©rique
Câest dans ce climat anxiogĂšne que deux chercheurs dĂ©cident de reprendre la polĂ©mique sur des bases scientifiques : Bruce Ames, professeur de biochimie Ă lâuniversitĂ© de Berkeley, et sa collĂšgue Lois Swirsky Gold. Leur intuition est simple â et dĂ©rangeante : les substances synthĂ©tiques utilisĂ©es en agriculture ne seraient pas intrinsĂšquement plus susceptibles de provoquer des cancers que les toxines naturellement prĂ©sentes dans les fruits et lĂ©gumes.
PlutÎt que de débattre à coups de slogans, ils décident de compter.
Leur premiĂšre conclusion
est spectaculaire. Selon leurs calculs, un Américain ingÚre chaque jour environ 1,5 gramme de toxines naturelles produites par les plantes. En face ? Environ 0,09 milligramme de résidus de pesticides synthétiques. Autrement dit : 15 000 fois moins.
Conclusion arithmétique : 99,99 % des pesticides que nous consommons sont⊠naturels.
Mais quantitĂ© ne signifie pas danger. Encore faut-il comparer la toxicitĂ©. Câest lĂ que Lois Swirsky Gold joue un rĂŽle clĂ©. Avec son Ă©quipe, elle compile des milliers dâĂ©tudes toxicologiques menĂ©es Ă travers le monde : tous les tests de cancĂ©rogĂ©nicitĂ© rĂ©alisĂ©s sur rats et souris, quâils concernent des produits chimiques industriels⊠ou des substances naturelles. Ce travail titanesque donne naissance Ă une vĂ©ritable cathĂ©drale de donnĂ©es : la Carcinogenic Potency Database
(CPDB).
Lâanalyse rĂ©vĂšle un constat : quâune molĂ©cule provienne dâune usine ou dâune plante, le rĂ©sultat est statistiquement similaire. AdministrĂ©e Ă forte dose Ă un rongeur, environ une substance sur deux finit par provoquer un cancer. Autrement dit : aucun passe-droit pour les substances naturelles.
Pour comparer plus rigoureusement les risques rĂ©els, Ames et Gold crĂ©ent alors un indicateur universel : lâindice HERP (Human Exposure / Rodent Potency). Le principe est limpide. On prend la dose rĂ©ellement consommĂ©e par un humain, et on la rapporte Ă la dose qui provoque un cancer chez 50 % des rats de laboratoire. On obtient ainsi un pourcentage, un indicateur trĂšs concret qui rĂ©pond Ă la question suivante : Ă quelle fraction de la dose cancĂ©rogĂšne expĂ©rimentale correspond mon exposition rĂ©elle ?
Munis de cet outil, ils classent tout. Sans distinction dâorigine. Polluants industriels, rĂ©sidus agricoles, composĂ©s naturels des aliments les plus ordinaires. Le rĂ©sultat surprend.
En haut du classement, on retrouve sans surprise lâalcool et le tabac.
Au milieu ? Des pesticides naturels présents dans le café, les champignons ou le basilic.
Et tout en bas⊠les rĂ©sidus synthĂ©tiques les plus redoutĂ©s, comme le DDT ou lâEDB, dont lâexposition rĂ©elle est infinitĂ©simale comparĂ©e aux doses expĂ©rimentales.
Image
Le constat est troublant : une seule tasse de café contient, en masse, davantage de composés naturels classés cancérogÚnes chez le rongeur que la totalité des résidus de pesticides synthétiques ingérés en une année. De quoi bousculer quelques certitudes.
A lire : 100 fois plus prĂ©sente quâun pesticide : la substance qui se cache dans votre cafĂ©
Les nuances de la toxicologie moderne
En prenant le contre-pied de lâanxiĂ©tĂ© chimique des annĂ©es 1990, les travaux dâAmes et Gold ont provoquĂ© une vĂ©ritable dĂ©flagration dans le monde de la toxicologie. Mais ces recherches, dĂ©sormais anciennes, seraient-elles devenues obsolĂštes ?
Au contraire, leur apport a profondĂ©ment transformĂ© la discipline. Ils ont contribuĂ© Ă faire passer la toxicologie dâune logique de « chasse au coupable » â traquer la molĂ©cule synthĂ©tique suspecte â Ă une approche de rationalitĂ© quantitative : comparer les doses, hiĂ©rarchiser les risques, gĂ©rer les prioritĂ©s. En somme, comparer ce qui est comparable.
Lâindice HERP nâest plus utilisĂ© aujourdâhui, mais son esprit perdure. Il a largement inspirĂ© la mise en place du MoE (Margin of Exposure), indice dĂ©sormais employĂ© par les agences sanitaires du monde entier
pour Ă©valuer les risques cancĂ©rogĂšnes. La logique est similaire, la formule inversĂ©e : lĂ oĂč lâindice HERP rapportait lâexposition humaine Ă la dose toxique animale, le MoE divise la dose toxique par lâexposition rĂ©elle. Ainsi, plus le chiffre du MoE est Ă©levĂ©, plus la marge de sĂ©curitĂ© est importante.
Autre évolution majeure : le seuil retenu. Ames travaillait avec la dose provoquant un cancer chez 50 % des rats. Les toxicologues actuels utilisent des seuils beaucoup plus bas, correspondant à la plus faible dose produisant un effet mesurable par rapport aux animaux témoins.
La discipline a Ă©galement intĂ©grĂ© des paramĂštres absents des dĂ©bats des annĂ©es 1990, notamment lâ« effet cocktail » : lâidĂ©e que lâexposition simultanĂ©e Ă plusieurs substances pourrait amplifier le risque. Contrairement Ă ce que laissent entendre certains discours militants â qui en font un argument dâignorance justifiant un principe de prĂ©caution maximal â cet effet est aujourdâhui intĂ©grĂ© aux Ă©valuations rĂ©glementaires
. Les agences additionnent les expositions lorsque plusieurs substances partagent le mĂȘme mĂ©canisme dâaction cellulaire. Dans les faits, cela change rarement lâĂ©valuation finale, les expositions rĂ©elles Ă©tant gĂ©nĂ©ralement deux Ă trois ordres de grandeur en dessous des seuils de toxicitĂ©. Et par ailleurs, pourquoi cet effet cocktail ne sâappliquerait-il quâaux molĂ©cules de synthĂšse, et pas aux dizaines de toxines naturelles que nous consommons quotidiennement ?
Les travaux dâAmes et Gold trouvent davantage leurs limites dans une autre dĂ©couverte majeure de la toxicologie moderne : les perturbateurs endocriniens
, capables dâinteragir avec notre systĂšme hormonal Ă des concentrations trĂšs faibles. Pour ce cas prĂ©cis, le cĂ©lĂšbre principe de Paracelse â « Câest la dose qui fait le poison » â semble moins linĂ©aire quâon ne le pensait.
Mais lĂ encore, pas de panique. Les perturbateurs endocriniens avĂ©rĂ©s sont dĂ©sormais interdits ou strictement encadrĂ©s. Quant aux substances encore suspectĂ©es, les Ă©valuations sont en cours, et rien nâindique que le risque soit intrinsĂšquement plus Ă©levĂ© pour les molĂ©cules synthĂ©tiques que pour les molĂ©cules naturelles. Ironie supplĂ©mentaire : lâune des familles dâinsecticides les plus souvent Ă©voquĂ©es pour de possibles effets endocriniens, les pyrĂ©thrinoĂŻdes
, est issue⊠de la fleur de chrysanthÚme. Quant au soja, il produit naturellement des isoflavones
, des composĂ©s capables de moduler lâaction hormonale humaine.
En rĂ©alitĂ©, rien dans la toxicologie post-annĂ©es 2000 nâinvalide le cĆur de lâintuition dâAmes et Gold. Au contraire, leurs conclusions ont Ă©tĂ© confirmĂ©es par des travaux plus rĂ©cents
: lâorigine naturelle ou synthĂ©tique dâune molĂ©cule ne dit presque rien de sa dangerositĂ©. Ce qui compte, encore et toujours, câest la structure chimique, la dose, et lâexposition rĂ©elle. Et cela change profondĂ©ment la maniĂšre de penser le risque.
Pas de panique
Oui, nos fruits et lĂ©gumes contiennent des substances naturelles toxiques. Oui, certaines sont cancĂ©rogĂšnes chez lâanimal ou prĂ©sentent des propriĂ©tĂ©s perturbatrices endocriniennes. Et oui, leurs concentrations sont souvent bien supĂ©rieures aux traces rĂ©siduelles de pesticides de synthĂšse que lâon traque avec tant dâardeur.
Faut-il pour autant se dĂ©tourner des fruits et lĂ©gumes ? Ăvidemment non. Car les bĂ©nĂ©fices nutritionnels â fibres, vitamines, antioxydants â dĂ©passent trĂšs largement les risques thĂ©oriques
liés à ces composés naturels. Nous les consommons chaque jour sans que cela ne se traduise par une hécatombe sanitaire.
La leçon est ailleurs. Elle concerne notre maniĂšre collective dâapprĂ©hender le risque. Si nous acceptons sans trembler dâingĂ©rer des cancĂ©rogĂšnes naturels Ă des niveaux bien supĂ©rieurs, pourquoi concentrer autant dâattention et dâangoisse sur des rĂ©sidus synthĂ©tiques dont lâexposition rĂ©elle est mille fois plus faible ?
Câest prĂ©cisĂ©ment le message que portaient Ames et Gold
: la prioritĂ© des politiques publiques ne devrait pas ĂȘtre la traque obsessionnelle de risques infinitĂ©simaux, mais la lutte contre les causes majeures du cancer â tabagisme, alcool, dĂ©sĂ©quilibres alimentaires, sĂ©dentaritĂ©, infections.
Quant aux pesticides agricoles, leur impact sanitaire pour la population gĂ©nĂ©rale apparaĂźt, Ă la lumiĂšre des donnĂ©es disponibles, extrĂȘmement faible. Leur utilitĂ© en matiĂšre de rendement, de sĂ©curitĂ© alimentaire et dâautonomie agricole est, elle, bien tangible. Leur vĂ©ritable point faible se situe ailleurs : dans leur empreinte environnementale. Câest sur ce terrain â biodiversitĂ©, qualitĂ© des sols, contamination des eaux â que le dĂ©bat doit se concentrer.
Mais instrumentaliser le cancer, jouer sur les peurs, suggĂ©rer des catastrophes sanitaires sans hiĂ©rarchiser les risques, pour orienter lâopinion ou imposer un agenda politique, ce nâest pas de la science. Câest de la manipulation.
Et une société rationnelle mérite mieux que cela.