Désinformation en santé. Les fans de Didier Raoult, prix Nobel du harcèlement – Charlie Hebdo
In extenso :
« En dépit d'alertes et plaintes de plusieurs institutions, nombre de scientifiques sont encore ciblés par l'entourage de l'IHU de Didier Raoult. Pas de quoi attirer l'attention du gouvernement : sa nouvelle stratégie contre la désinformation en santé n'apporte pas de protection supplémentaire aux lanceurs d'alerte, et le temple de la chloroquine pourrait voir ses financements renouvelés.
Il y a d’un côté, l’annonce. Le lancement, en janvier, d’une stratégie gouvernementale de lutte contre la désinformation en santé. Car cette dernière, « amplifiée par les réseaux sociaux, […] peut détourner des patients des soins, fragiliser la prévention et nourrir une défiance durable envers la science et les institutions sanitaires », dénonce en grande pompe le ministère de la Santé. Dont acte : voilà lancés un comité citoyen, un Observatoire de la désinformation en santé ainsi qu’un dispositif d’infovigilance. Et les bases d’un « socle de confiance propice à l’information en santé », s’il vous plaît.
De l’autre côté, donc, il y a les faits. Pléthore de scientifiques et autres acteurs de la lutte contre la désinformation en santé subissent un harcèlement régulier. Et tout particulièrement ceux qui, dès le printemps 2020, ont alerté sur l’absence de bénéfice, voire la dangerosité, du traitement avec l’hydroxychloroquine. Pour autant, les multiples plaintes déposées par ces lanceurs d’alerte, chercheurs, et même par des institutions publiques, contre des membres de l’IHU marseillais ou proches de la sphère raoultiste, restent encore lettre morte – quand elles ne sont pas classées sans suite. Si bien que le Haut Conseil à l’évaluation de la recherche et de l’enseignement Supérieur (Hcéres) s’est à son tour saisi du sujet, portant en mai dernier les faits à la connaissance de la justice… Qui a refermé le dossier en moins d’un mois. « Il y a un sentiment d’impunité des désinformateurs, d’autant plus lorsqu’ils participent également au harcèlement de leurs détracteurs », regrette Alexander Samuel, enseignant, docteur en biologie moléculaire et engagé dans la lutte contre la désinformation.
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Des scientifiques harcelés
Parmi les scientifiques les plus visés, Mathieu Molimard, chef du service de pharmacologie au CHU de Bordeaux. « Je subis ce harcèlement sans cesse. France-Soir [un site propageant de nombreuses fausses informations et relayant régulièrement les prises de parole de Didier Raoult, ndlr] affirme que je suis payé par l’industrie pharmaceutique », souffle-t-il. Dans ses détracteurs, on compte l’IHU d’abord mais aussi les fans de Raoult comme France-Soir ou des internautes anonymes. « Lui et la science ça fait deux… par contre lui et le fric ça fait un », peut-on par exemple lire à l’encontre de Mathieu Molimard sur X (ex-Twitter) mi-avril. Des mails ont même été envoyés à son président d’université pour demander son interdiction d’exercer. Expérience similaire pour Dominique Costagliola, épidémiologiste ayant reçu le grand prix Inserm pour ses travaux contre la pandémie. « L »idi0te de service », publiait encore début avril un internaute sur X, en référence au masque qu’elle arbore sur sa photo de profil. Un autre : « Costagliola a un cerveau hyperventilé. » En 2021, elle avait été perquisitionnée par le Parquet national financier (PNF) dans le cadre d’une enquête pour trafic d’influence, initiée par l’association Bon Sens, dirigée par Xavier Azalbert, également à la tête de France-Soir. L’affaire avait été classée sans suite. La même année, elle a également déposé plainte contre Éric Chabrière, ancien bras droit de Didier Raoult à l’IHU et l’université d’Aix-Marseille, pour des menaces de mort en ligne. Mais « on est sans nouvelles depuis Mathusalem », souffle un proche de l’affaire. Ces deux scientifiques, accompagnés d’un troisième, Hervé Maisonneuve, médecin de santé publique et désormais référent externe à l’intégrité scientifique pour Santé Publique France, sont auteurs d’un rapport sur la désinformation en santé, rendu public en janvier, et qui a permis de poser les bases de la stratégie de lutte contre la désinformation lancée par le ministère. « Des proches de la raoultosphère ont déposé un référé pour tenter de le faire retirer », raconte Mathieu Molimard.
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Ces chercheurs étant loin d’être les seuls concernés, la présidente du Hcéres, Coralie Chevallier, a alerté en mai 2025 la justice au titre de l’article 40 du code de procédure pénale, qui oblige tout fonctionnaire à faire part à la justice de tout crime ou délit dont il a connaissance. D’après nos informations, son alerte insiste sur les publications à caractère tantôt antisémite, tantôt misogyne, tantôt handiphobe visant des chercheurs. Mais celle-ci a été classée sans suite en quelques semaines. « On parle donc de la direction d’une autorité publique indépendante qui rapporte des faits particulièrement graves à la justice… et aucune suite n’est donnée », s’étonne un haut fonctionnaire. « On a l’impression de frapper à toutes les portes, et qu’aucune ne s’ouvre, qu’il n’y a aucun moyen de lutter », abonde Mathieu Molimard.
Plaintes de barrages
D’autres scientifiques sont aussi ciblés par la sphère gravitant autour de l’IHU marseillais. Parmi eux, Alexander Samuel, qui fait tout particulièrement l’objet de messages et publications injurieuses depuis 2020. « Une bonne droite ne serait pas de trop » écrivait sur X à son sujet en 2021 le fameux Xavier Azalbert. En 2021, 2022, 2023, l’enseignant a porté plainte ; aucune n’a encore débouché. Tout comme les plaintes d’un autre enseignant, Guillaume Limousin, qui subit les mêmes flots de messages injurieux et menaçants sur les réseaux sociaux. Lors d’une conférence de presse à Toulouse, ce 25 avril, tous deux ont dénoncé, de la part de la justice, des lenteurs, erreurs et blocages judiciaires, jusqu’à l’oubli de procédures ou de pièces entières, lors de leurs dépôts de plainte. Et estiment que celles du camp adverse seraient mieux considérées. « Il y a certaines plaintes déposées contre mes deux clients que je trouve surprenantes, je ne comprends pas que le Parquet leur impose des déplacements à Marseille pour répondre à des dénonciations fantaisistes », confie leur avocat, Maître Mokhtar Abdennouri.
L’une, tout particulièrement, lui paraît « surréaliste ». Depuis plusieurs années, un compte anonyme oscille entre cyberharcèlement et appels au meurtre contre plusieurs acteurs de la lutte contre la désinformation. « Toi t’es un criminel » écrivait le compte en question à propos de Guillaume Limousin en 2021. Après y avoir été assigné, X International a dû fournir le numéro de téléphone associé au compte en question, qui n’est autre que celui… d’Éric Chabrière – l’ancien bras droit de Didier Raoult, donc. Ironie de l’affaire, le concerné dépose plainte en 2024 pour « collecte de données personnelles par moyen frauduleux » et « escroquerie au jugement », une infraction passible de cinq ans de prison, accusant les lanceurs d’alerte d’avoir trompé les juges pour obtenir les données du compte Twitter anonyme, mais aussi d’avoir eux-mêmes créé ledit compte anonyme. « De ce que je comprends, Eric Chabrière nous accuse d’avoir créé un compte avec son numéro et de nous être nous-mêmes insultés pour l’en accuser ensuite : c’est impossible et ça n’a aucun sens », siffle Guillaume Limousin. Reste que le parquet de Marseille a lancé une enquête préliminaire. « C’est évidemment une plainte de barrage, une procédure bâillon », avance Me Abdennouri.
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De fait, l’objectif semble bien de faire taire les lanceurs d’alerte. En 2024, après plus de trois ans de procédures intentées par Didier Raoult contre Alexander Samuel, le gourou de la chloroquine s’est retiré quelques heures avant l’audience. Procédure annulée, mais des milliers d’euros de frais pour l’enseignant. « Ils portent plainte uniquement pour nous décrédibiliser et nous empêcher d’évoquer leurs travaux ! Forcément on s’épuise : j’en suis à plus de 20 000 euros de frais judiciaires », souffle Alexander Samuel. À l’inverse, plusieurs enquêtes de presse ont montré que Didier Raoult faisait notamment financer certaines de ses actions en justice par l’IHU – soit avec de l’argent public. Et ce jusqu’à près de 100 000€, d’après un rapport de l’Igas.
Côté France-Soir et Bon Sens, le journal et l’association ont, eux, pu profiter de centaines de milliers d’euros de dons défiscalisés de façon douteuse, comme l’a notamment montré une enquête de L’Express en 2024.
Un sentiment d’impunité
Le rapport sur la désinformation paru en janvier dénonçait justement cette asymétrie entre « des médecins et scientifiques exposant des faits scientifiques poursuivis devant les instances disciplinaires ou judiciaires » et « ceux qui diffusent de la désinformation, rarement poursuivis ou sanctionnés ». Les auteurs recommandaient ainsi la « protection des lanceurs d’alerte et des sanctions effectives et systématiques contre les désinformateurs ». Point qui n’a pas été repris par le gouvernement. « Tout ce temps que les institutions, scientifiques et lanceurs d’alertes perdent en procédure judiciaire, en rapport et autres notes, c’est une avance que nous laissons aux désinformateurs », cingle Mathieu Molimard. « Ce qui se passe est catastrophique pour la parole scientifique », lance du même ton notre haut fonctionnaire anonyme.
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Et dans ce feuilleton IHU, ce sont même des années qui ont été perdues. En 2022 déjà, après des enquêtes accablantes de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) avait saisi la procureure de la République de Marseille. D’après nos informations, l’organisme n’a pas de nouvelle « des multiples articles 40 déposés au procureur de Marseille pour un respect de la loi sur les essais cliniques avec l’hydroxychloroquine de l’IHU ». Les ministres de la Recherche et de la Santé avaient aussi saisi le procureur de Marseille : toujours pas de quoi inquiéter l’établissement de recherche de la cité phocéenne. En juin 2025, un rapport du Hcéres préconisait de « mettre un terme aux responsabilités de gouvernance scientifique de toute personne ayant participé à l’ancienne équipe de direction l’IHU », et de recruter les successeurs en externe. Autrement dit : pour tourner la page Raoult et chloroquine, l’IHU doit renouveler son conseil d’administration. Un mois plus tard, le conseil d’administration prenait note du rapport… sans annoncer de changement de direction. « Mais que fait l’État ? Va-t-on vraiment renouveler le financement d’un institut qui fait fi à ce point des recommandations d’une autorité publique ? Les ministres de la Santé et de la Recherche devraient se saisir de ce dossier », siffle notre haut fonctionnaire. Selon nos informations, le secrétariat général pour l’investissement (SGPI) pourrait prochainement renouveler ses subventions. Sollicités, ni les ministères de la Santé et de la Recherche, ni le SGPI, n’ont donné suite. Car le gouvernement a fait sa part : après tout, il a lancé un observatoire de la désinformation en santé.»
Fri 01 May 2026 06:39:22 PM CEST - permalink -
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